★ Mohamed Khachani
Majesté, excusez mon style direct car je ne suis pas un diplomate, mais un citoyen marocain, militant des droits de l’Homme et à ces deux titres, je ne m’impose aucune obligation de réserve quand il s’agit de défendre ma patrie.
Avec tout le respect que je vous dois, permettez moi de vous dire, que votre visite à Sebta et Melilia est malvenue d’abord, fait significatif, parce qu’elle contraint votre gouvernement à mobiliser un arsenal sécuritaire et militaire exceptionnel afin d’assurer votre protection, ce qui ne serait pas le cas si vous aurez choisi de visiter normalement une ville espagnole.
Mais plus important voire grave, c’est que votre visite constitue une offense pour près de 40 millions de Marocains(es). Pourquoi ?
1- Nous au Maroc , nous avons toujours considéré ces deux villes comme deux colonies espagnoles sur notre façade méditerranéenne et la revendication de la souveraineté sur ces deux villes, comme le connait votre Majesté, n’est pas une conséquence des événements tragiques des 30 et 31 juillet, que nous déplorons tous, car de tout temps, dans notre pays, les discours politique, médiatique, académique et associatif qualifient systématiquement ces deux villes d’« occupées ». Et nous refusons que « les constantes nationales sacrées », pour reprendre le communiqué royal de 2007 lors de la visite de votre père aux deux villes, puissent être mêlées aux calculs de la politique intérieure espagnole.
1- Ces territoires n’étaient pas une terra nullius avant leur occupation par les armées portugaises et espagnole . Melilla fut occupée en 1497 par Pedro Estopinan sur ordre du duc de Medina Sidonia. Ceuta, officiellement colonie espagnole depuis 1640, après plus de deux siècles de domination coloniale portugaise (depuis 1415).
2- Concernant ces deux villes, il est important de rappeler que le territoire dans ses limites actuels a été agrandi par l’armée espagnole après la bataille de Tétouan en 1859-1860, profitant de la faiblesse de l’État marocain (traité du Ouad-Ras, signé sous la contrainte militaire en avril 1860). Ces gains territoriaux ont permis une expansion de 150 % du territoire initial de Sebta (sa superficie maximale passant d’environ 7-8 km² à 19 km² actuellement). À Melilia, la majeure partie de la superficie actuelle de la ville (qui couvre aujourd’hui environ 12,3 km²) est due à cette expansion militaire.
3- De ce fait, cette occupation (conformément au droit international) a engendré de nombreuses tentatives de libération de ces territoires par leurs ayant droit légitimes. À Melilia, peu après l’arrivée des troupes espagnoles en 1497, le sultan wattaside Muhammad al-Shaykh tenta immédiatement de reprendre la ville en envoyant sa cavalerie, mais l’artillerie des navires espagnols mit fin à l’assaut. On peut également citer le siège de Sebta par le sultan Moulay Ismaël, qui dura plus de vingt ans (de 1697 à 1720), les tentatives de libération de Melilia par le sultan Mohamed Ben Abdellah, et le siège de Ceuta par Moulay Yazid en 1780, sans oublier les incursions des tribus voisines qui tentèrent de libérer ces villes, faisant partie de leur territoire, et dont elles furent chassées par les armées espagnole et portugaise.
4- D’autres possessions coloniales espagnoles (5 îlots) font encore partie de cet héritage de l’inquisition quand la Reine Isabelle sur son lit de mort montrait de son doigt la direction des côtes marocaines. Ce sont des cas étranges d’occupation coloniale dans le monde : le rocher de Vélez conquis par Ferdinand V en 1508. Les îles Alhoceimas, un archipel de trois petites îles comprenant le Rocher d’Alhouceimas et les deux îlots de Terre et de Mer, situées au large d’Al Hoceima occupées le 28 août 1673, sous le règne de Charles II. Enfin, les îles Chafarinas tombèrent aux mains d’Isabelle II le 6 janvier 1848. L’approvisionnant des garnisons installées dans ces îlots contraint l’Espagne à transgresser régulièrement les espaces aérien et maritime marocains.
5- Ces rochers constituent une provocation pour les citoyens marocains. Comment des rochers sur une plage marocaine pourraient appartenir à un autre pays et brandir un drapeau autre que le drapeau national!
6- Ces possessions coloniales empêchent le Maroc de disposer de toute sa façade méditerranéenne, comme je l’ai expliqué lors d’une conférence sur l’économie du Nord du Maroc à l’université de Almería il y a plus de deux décennies .
7- La raison d’exister de ces possessions( l’esprit des croisades) n’existe plus dans les relations internationales du XXIe siècle. En juillet 1991, le Maroc et l’Espagne ont bien signé un traité d’amitié et de bon voisinage dont le préambule stipule que les deux parties signataires « sont convaincues que la compréhension mutuelle et la coopération entre les deux royaumes sont la garantie indispensable de la paix, de la stabilité et de la sécurité dans cette région et le meilleur moyen de servir les objectifs de progrès et de développement des deux peuples ».
8- Enfin, tenter d’européaniser ce conflit n’a pas de sens, ces territoires se situent en Afrique sur un autre continent et, géographiquement, ne peuvent appartenir à des citoyens européens ni constituer une frontière de l’Union européenne, si ce n’est sous la forme d’une occupation coloniale.
9- Pour ceux qui disent que ces possessions ont toujours été espagnoles, là encore, l’histoire est tout aussi claire. Sebta, en particulier, a joué un rôle important dans l’histoire du Maroc. Au XIIe siècle, elle rivalisait avec Fès et abritait un nombre significatif de medersas, de mosquées et de zawiyas, monuments que le colonialisme portugais, guidé par l’idéologie de l’Inquisition, s’est très tôt efforcé de détruire. Durant ce siècle, Sebta était l’une des huit provinces d’un puissant État marocain sous les Almohades, Etat dont l’existence, contrairement à ce que prétendent certains politiciens espagnols est plus ancienne que celle de l’Etat espagnol.
10- De grandes figures de notre culture sont originaires de cette ville, comme les savants Abu Al Abbas Sebti, Abou Al Abbas El Azafi et Al Qadi Ayad… ce dernier, duquel disaient les érudits musulmans : « Sans Al Qadi Ayad, le Maroc serait resté inconnu. »… Mais le plus célèbre de ces savants, et celui qui demeure une source de fierté pour notre histoire et notre culture, est le géographe Sharif Al Idrissi (1100-entre 1165 et 1166), dont l’Encyclopedia Universalis dit qu’il est l’auteur de « la plus remarquable encyclopédie du Moyen Âge ».
De fait, l’image de l’Espagne au Maroc demeure ternie par la persistance de ces derniers vestiges du colonialisme en Afrique. C’est cet anachronisme qui a facilité les accords négociés dans des cas similaires avec les Portugais à Macao et avec les Britanniques à Hong Kong et à Gibraltar. Concernant ce dernier territoire, que l’Espagne continue de revendiquer en usant des mêmes arguments que le Maroc , les Britanniques ont opté pour une solution négociée, solution que le Maroc propose également pour les cas similaires des deux villes :de Sebta et Melilia et que l’Espagne continue de rejeter. Ceci, conduit à croire, en paraphrasant le philosophe français Pascal, à l’existence de deux vérités, « celle de ce côté du Détroit est erreur au-delà ».
★Prfesseur de l’enseignement supérieur à l’université Mohammed V Agdal à Rabat











